Interview de Shamar Rinpoché
réalisée à Dhagpo Kagyu Ling le 17 août 1986

Q - Rinpoché, pouvez-vous nous parler de Dhagpo Kagyu Ling, de la raison de son existence et de son évolution?

R - L'histoire de Dhagpo Kagyu Ling débuta en 1974, lors du premier voyage du 16ème Gyalwa Karmapa en Europe. Invité en France, il se rendit à Paris et en Dordogne.
La raison de l'établissement d'un centre en ce lieu ? C'est d'abord parce que cette terre est un lieu historique et culturel privilégié et qu'elle présente des conditions favorables à la diffusion de l'enseignement du Bouddha.
Le dharma du Bouddha véhicule une connaissance très profonde de la nature humaine et, en particulier, l'Ecole Kagyupa est réputée pour sa tradition méditative et la qualité de ses maîtres de méditation, d'où son nom de "Lignée de la Pratique".
La méditation est certainement l'une des meilleures réponses aux problèmes de notre époque. Tous les êtres (on appelle ainsi toute vie dotée d'un esprit) identifient leur esprit à quelque chose de substantiel (un "je" ou "moi"), et sont liés par cette fixation réaliste ; c'est ce qui les rend insatisfaits et crée toutes sortes de souffrances. Or, la nature de l'esprit ne s'apparente ni au temps, ni à l'espace, ni à la matière. Lorsque le penseur s'identifie à une nature matérielle, de nombreuses défectuosités apparaissent et, en conséquence, souffrance et frustration sont connues. Cette souffrance n'est qu'une création de l'esprit ; en elle-même, elle est dépourvue de substantialité.
L'esprit perçu comme matériel se lie à la manifestation physique du monde extérieur et se trouve ainsi "distrait" de sa vraie nature. Il devient dépendant des conditions extérieures et il se perçoit comme mauvais. La méditation va conduire l'esprit à s'établir dans sa nature propre et à développer cet établissement jusqu'à reconnaître sa véritable essence.
L'école Kagyupa est détentrice d'une tradition méditative de premier ordre. La nécessité et l'utilité d'intégrer une telle richesse méditative a été comprise par certains Occidentaux, en Europe et en France, et les a conduits à partir à sa recherche et à en acquérir la connaissance. A la même époque, le Gyalwa Karmapa sut que le temps était venu, pour lui, de répandre son activité dans le monde, et particulièrement en Europe, pour aider les occidentaux. Parmi tous les lieux qu'il visita, il choisit cette terre de Dordogne comme étant le seul endroit où le dharma original demeurerait de façon permanente. Depuis ce centre, la transmission authentique se répandrait pour le bienfait des peuples de France et des autres pays d'Europe, à jamais.
C'est alors qu'un terrain d'une cinquantaine d'hectares fut offert au Gyalwa Karmapa par M. Bernard Benson.
Malgré la précarité des conditions matérielles, le manque de logements décents, le Gyalwa Karmapa dépêcha l'aîné de ses neveux, Jigmé Tséwang Rinpoché, pour le représenter. Il choisit aussi Lama Guendune Rinpoché, le meilleur parmi les lamas les plus qualifiés, celui qui possédait la plus grande expérience de la méditation, pour enseigner les occidentaux.
Lorsqu'ils arrivèrent en Dordogne, ils trouvèrent là des conditions de vie qui s'apparentaient à celles des primitifs : certains vivaient dans de vieilles voitures, utilisant trois pierres et du bois pour faire cuire leurs aliments.
Les lamas, en venant, n'étaient pas en quête d'un pays ; ils étaient eux-mêmes issus d'une terre de grande tradition spirituelle et culturelle, et ils jouissaient alors, en Inde, de conditions matérielles meilleures.


SUITE